Démocratie locale et « paroles des citoyens »

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http://enigmes.hypotheses.org/1681
Cet article a été écrit à l’occasion de la programmation par l’IEP du « Grand oral d’Eric Piolle » le 21 Avril 2015.
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Un débat fort et récurrent sur la place du « citoyen » dans la démocratie locale a été repositionné par la majorité municipale depuis son arrivée à la Mairie de Grenoble.
Cette question est stratégique et indispensable pour repenser une nouvelle représentation politique plus proche des habitants. Elle fait partie de l’ADN de GO depuis 20 ans.
Nous trouvons les 2 questions posées par Alain Faure très pertinentes.
Le débat continue.

« Je me demande s’il n’y a pas un contresens, et peut-être une régression en termes démocratiques, à affirmer sans cesse, sur tous les tons et tous les sujets, que la décision publique ne se conçoit et ne se valide que dans la « parole des citoyens ». La démocratie s’alimente de mouvements d’idées et de courants de pensée qui racontent une société plus juste mais la parole des individus qui se mobilisent publiquement constitue-t-elle l’alpha et l’omega de l’intelligence collective ? C’est la rhétorique affichée depuis un an à Grenoble comme un dogme, comme une évidence et comme une vertu. Pour le politiste, l’idée ne va pas de soi et elle pose même des problèmes de fond pour le pilotage des politiques publiques, notamment sur les deux registres fondateurs du vivre ensemble et de la res publica que sont la solidarité et la citoyenneté.

1. La solidarité d’abord : les maires s’adressent prioritairement à ceux qui dorment et votent sur leur territoire (la fameuse démocratie du sommeil décrite par le sociologue Jean Viard). Parallèlement, des études récentes en sciences sociales montrent sans équivoque que dans les villes tout particulièrement, ceux qui prennent la parole avec assurance et énergie dans les arènes locales constituent un segment très précis et limité de la population en termes sociologique et culturel. Comment dans ces conditions prendre l’opinion de la large catégorie des « citoyens » que sont les sans voix, les exclus, les marginaux, les étrangers, les chômeurs, les déclassés, bref les “dominés”, tous ceux pour qui la “liberté” (de travailler, se loger, se divertir, se cultiver) est singulièrement entravée au quotidien ? Quid de l’avis des milliers d’individus mobiles et fragiles de la grande région urbaine qui vivent intensément la ville centre mais à partir de préoccupations fort éloignées des récits enchantés sur les « éco-quartiers-durables-basse consommation-sans immeubles de plus de trois étages » ? La question est finalement assez simple : la rhétorique civico-urbaine et écolo-libertaire, assurément joyeuse et impertinente, est-elle en phase avec les problèmes sociétaux que les élus doivent affronter actuellement en termes de fragmentation, de déclassement, d’injustices et de souffrances sociales?

2. D’où une seconde question liée, concernant le périmètre de la citoyenneté. Tous les espaces en voie de métropolisation sont confrontés au défi de ce qui « fait tenir ensemble » une communauté d’individus aussi contrastée et inégalitaire. S’il y a consensus sur l’idée que la politique consiste à « faire cité », le politiste a du mal à imaginer sérieusement une réorientation des politiques publiques qui serait impulsée au filtre triomphant et imparable des revendications issues des dispositifs participatifs. Les défis de cohésion sociale se déclinent sur un mode fort complexe et ils sont posés à une échelle très large même s’ils s’alimentent de conflits, de rapports de force et de contradictions énoncés dans l’hyper proximité. À cet égard, les récentes élections départementales montrent toute l’urgence qu’il y a dorénavant en Isère à reconstruire un pacte social expérimentant des articulations audacieuses entre tous les territoires et avec toutes les catégories d’individus, de Roybon à Villeneuve, du Vercors à l’Ile Verte, de l’Esplanade à Jarrie. La société hyper mobile et compétitive contemporaine demande, sur le plan politique, de la vision, de la hauteur et des choix volontaristes qui précisément bousculent la démocratie pulsionnelle des mille et un nombrils localisés. Ma seconde question est donc plutôt politique : Dans une tradition militante de gauche nourrie par la question sociale, la construction d’un destin partagé sur les transports, le logement, l’éducation, la sécurité, la culture ou la santé passe-t-elle par la sacralisation de « collectifs citoyens » micro-territoriaux ou plutôt par la refondation de corps intermédiaires a minima régionaux ? »

Alain Faure (Grenoble, le 18 avril 2015)

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